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Hormis les pleurs des enfants, un étrange silence plane sur Labutta, dans le delta de l'Irrawaddy. Traumatisés par le cyclone, les survivants de Birmanie sont aussi écrasés par une chape de peur. Depuis 46 ans, le pays vit sous le joug des militaires qui répriment dans le sang la moindre contestation.
Débordée par la gestion de la pire catastrophe naturelle à avoir frappé le pays dans son histoire récente, la très xénophobe junte n'en refuse pas moins l'aide internationale, malgré son incapacité à organiser l'assistance pour deux millions de personnes en détresse.
Outre la population, les agences d'aide humanitaire demeurent extrêmement prudentes. "C'est très sensible politiquement, et nous avons des paramètres à gérer", explique Tim Costelloe, de World Vision, un des rares humanitaires étrangers à avoir été autorisés à entrer à Rangoon.
Face à l'ampleur du drame et à l'incurie de la junte, le mécontentement gronde pourtant. D'après Mireille Boisson, coordinatrice pour la Birmanie à Amnesty International France, "il semblerait que des gens" parmi les "plus affectés dans le delta commencent à se rapprocher de Rangoon. On sait aussi, mais ça n'a pas bien été confirmé, qu'il y a eu une manifestation à la grande prison de Rangoon (...) où un bâtiment a eu le toit qui s'est envolé. Les prisonniers se sont rebellés contre leur condition. On a appelé l'armée qui a tiré. Il y aurait eu 36 morts vendredi".
Interrogée par France Info sur l'éventualité d'une rébellion susceptible d'ébranler la junte, elle pense que "les gens ont trop peur". Et notamment car "après les événements de septembre-octobre, la junte tient tout cela d'une main de fer".
L'aide arrive au compte-gouttes à Labutta, ville de 20.000 âmes dont la population a plus que doublé, avec l'afflux de 30.000 réfugiés des dizaines de villages environnants ravagés le 3 mai par le cyclone Nargis.
Mais de Labutta, les efforts pour envoyer médicaments et vivres dans les zones dévastées du delta sont ralentis par la gestion pointilleuse des militaires.
"Le gouvernement veut le contrôle total de la situation, bien qu'ils ne puissent rien apporter et n'aient aucune expérience en matière d'organisation des secours", observe un humanitaire sous couvert d'anonymat. "Nous devons leur rendre compte à chaque étape, à chaque décision".
"Ils ont des yeux partout, ils surveillent tout ce que nous faisons, à qui nous parlons, ce que nous apportons", ajoute-t-il à voix basse, surveillant les environs avec nervosité. Il avait accepté d'être interrogé de nuit, après s'être assuré de ne pouvoir être identifié d'aucune manière.
Labutta n'est plus qu'un amas de maisons à toit de chaume effondrées et d'arbres déracinés. Elle a mieux tenu que les localités voisines, quelques structures ayant résisté aux vents à 190km/h du cyclone et à l'immense lame de fond qui a tout balayé. Mais la survie qui s'organise dans la ville offre un spectacle d'une misère terrible.
Ecoles, maisons encore debout et monastères sont devenus des centres d'accueil de fortune, comme cette cour d'un monastère où s'entassent des centaines de rescapés, à la lumière des lampes-tempête et des bougies. Seules quelques rares habitations, celles des proches du régime, disposent de générateurs.
En silence, les réfugiés mangent ce qu'il y a, d'autres tentent de dormir. La plupart assis, car l'espace manque pour s'allonger.
Et rares sont les survivants qui acceptent de parler à un étranger, dans cette ville sillonnée par les camions militaires.
Dans les faubourgs, 12 personnes s'entassent dans une tente posée sur une rizière. Seules rescapées du village de Pain Na Kon, elles ont cherché les leurs dans Labutta. En vain. "Nous sommes notre unique famille désormais", soupire U Nyo, les yeux rougis par les larmes et l'épuisement.
Au-delà de Labutta, la dévastation est terrifiante dans ces zones encore quasiment inacessibles. Les bateaux de pêche n'ayant pas sombré aident à évacuer les survivants, mais ne vont pas assez vite. D'autant que ces navettes sont éprouvantes, explique Maung U, 36 ans, un des sauveteurs bénévoles. "Chaque trajet prend cinq ou six heures, sur une voie d'eau étroite, où surnagent des dizaines de cadavres. Tous les mètres, vous voyez un autre mort, humain ou carcasse d'animal".
Chaque famille compte au moins deux ou trois morts ou disparus, et les survivants ont abandonné derrière eux les cadavres de leurs proches, en putréfaction dans l'eau ou les champs.
Pour les secouristes, c'est la course contre-la-montre pour sauver les survivants des villages les plus isolés du delta. "Ils se nourrissent de noix de coco. Mais même elles commencent à manquer", soupire Maung U. AP
nc/v-div/cr
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